mercredi 9 avril 2014

LE COLLIER ROUGE - RUFIN, Jean Christophe

1919, le juge, le révolutionnaire et son chien

Le collier rouge, court roman ou longue nouvelle, est un exemple de plus du talent de Jean-Christophe Rufin qui s'empare d'une simple histoire, laquelle peut paraître anecdotique un siècle plus tard. Cela lui permet d'évoquer, à sa façon, l'horreur et l'absurdité de cette boucherie aussi appelée Grande Guerre. De fait, le livre pourrait être condensé dans une fable de La Fontaine, avec une morale cinglante pour terminer.
Dans une petite ville du Berry, écrasée par la chaleur de l’été, en 1919, un héros de la guerre est retenu prisonnier au fond d’une caserne déserte. Devant la porte, son chien tout cabossé aboie jour et nuit. Non loin de là, dans la campagne, une jeune femme usée par le travail de la terre, trop instruite cependant pour être une simple paysanne, attend et espère. Le juge qui arrive pour démêler cette affaire est un aristocrate dont la guerre a fait vaciller les principes. Trois personnages et, au milieu d’eux, un chien, qui détient la clef du drame… Plein de poésie et de vie, ce court récit, d’une fulgurante simplicité, est aussi un grand roman sur la fidélité. Etre loyal à ses amis, se battre pour ceux qu’on aime, est une qualité que nous partageons avec les bêtes. Le propre de l’être humain n’est-il pas d’aller au-delà et de pouvoir aussi reconnaître le frère en celui qui vous combat ?
C'est un long interrogatoire à l'issue duquel un juge devra dresser un procès verbal, rendre son verdict. Un interrogatoire qui petit à petit se muera en une conversation, presque un échange arrondissant les angles, équilibrant les forces entre les deux hommes. Car ce juge sait aussi être un homme à l'écoute, avec un réel souci d'objectivité, tout en sachant donner des leçons, mais en essayant de comprendre le pourquoi du comment.
C'est également l'histoire d'une rencontre, d'un amour entre un homme et une femme, une femme qui lit Zola et Rousseau. Un amour aussi fragile que fort.
C'est un beau roman parce qu'il est écrit simplement avec des mots justes, des mots qui touchent, un roman dans lequel l'auteur ne s'éternise pas en détails, va à l'essentiel, sait nous faire languir, par des procédés habiles, la fin de l'histoire. De ce fameux jour où tout a basculé, il en est question du début à la fin, mais il faudra attendre les huit dernières pages pour qu'enfin l'on soit mis au courant de l'outrage, même si nous le pressentons dès les premières pages.
C'est enfin un roman sur la fidélité, fidélité d'un homme à une femme, d'un juge à son prisonnier, d'un chien à son maître, d'un être humain à un chien, d'un auteur à l'histoire. Et si j'ai choisi de parler de cette fidélité entre humain et animal, à la fin, ce n'est pas parce que ce "détail" n'a que peu d'importance... bien au contraire, c'est un bel hommage. C'est en tout cas ce qui m'a le plus touchée et émue de même que le dénouement que petit à petit l'on voit se dessiner, en tout cas espérer.
Dans une ambiance et avec des personnages ancrés dans la terre, qui rappellent les romans de Giono, Jean-Christophe Rufin dessine cette boucherie qui prive les hommes de leur humanité. "Les distinctions, médailles, citations, avancements, tout cela était fait pour récompenser des actes de bêtes."
De ce tête à tête entre les deux hommes, nait une forme de vérité, autant sur le conflit que sur la complexité du cœur humain. Le romancier souligne l'absurdité de la guerre avec un récit tendu, dépouillé, concentré sur une situation.
L’écriture est toujours aussi belle, fluide et nous permet de découvrir des mots anciens, des mots d’époque, aujourd’hui tombés dans l’oubli.